Inge Schilperoord – La tanche

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Je ne remercierai jamais assez les masses critiques de Babelio. Déjà parce que c’est un principe fondamentalement bien foutu. Mais surtout parce que la dernière m’a fait connaître La Tanche. Certes je n’ai pas été sélectionnée pour le recevoir, mais je n’ai pas hésité à me le procurer dès que je l’ai croisé en librairie.

 

 

La quatrième de couverture : « Couronné par le Bronze Owl, nommé cinq fois livre de l’année par la presse, finaliste des plus grands prix littéraires, un premier roman qui a semé le trouble aux Pays-Bas en s’attaquant à un sujet tabou : entrer dans la tête d’un homme en lutte contre lui-même et contre ses pulsions pédophiles. Sombre et captivante, une lecture choc et pourtant nécessaire.

En cette étouffante journée d’été, Jonathan sort de prison. Dans le bus qui le ramène chez sa mère, il se répète ce que lui a dit le psychologue : ce n’est pas lui qui est mauvais, ce sont ses actes. Et s’il parvient à organiser rigoureusement ses journées, il sera un homme meilleur.
Jonathan se le promet. Il va s’occuper de sa mère asthmatique, retourner travailler à l’usine de poissons, promener le chien, aller à la pêche. Il restera seul, il ne parlera à personne, il va s’occuper les mains, l’esprit, tout faire pour ne pas replonger.
Car il le sait, s’il a été libéré, faute de preuves, le psy a parlé d’un taux de récidive de 80%. Il ne doit pas se laisser déborder à nouveau.
Or, dans ce quartier en démolition où vit sa mère, vivent aussi une jeune femme et sa fillette… »

 

 

« Les gens ne tenaient pas à le fréquenter, il en avait toujours été ainsi. Mais la nature l’acceptait tel qu’il était. »

 

Mon avis : Bon. Ce roman les gars. Ce serait étrange de dire que j’ai adoré, je vous l’accorde. Ne me parlez pas de « coup de cœur », je suis pas trop partisane de l’expression. C’est vrai quoi, moi un livre comme ça, ça n’est pas qu’un coup, ce sont des cicatrices qu’il me laisse. Il vient de se tailler une place dans ma liste de bouquins qui me retournent, qui me marquent.

Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais au final. Jonathan n’est pas juste un personnage d’étude sociologique de l’auteur. Ce n’était pas ce à quoi je m’attendais : c’était tellement mieux. Jonathan m’a brisé le cœur malgré lui. Cet homme se bat, jour après jour contre lui-même. Parce qu’on lui a répété en prison que ce qu’il a fait est mal, il ne cherche pas à discuter, il met tout son cœur à l’ouvrage pour devenir « un homme meilleur ». Il en sacrifie sa propre vie, il en devient un simple spectateur. Il suit méticuleusement l’emploi du temps qu’il s’est constitué, calculant le temps qui le sépare de chacune de ses prochaines tâches, pour ne plus penser, pour ne plus être… lui tout simplement.

Bien sûr qu’avoir de telles attirances envers des enfants, c’est inconcevable, et alors des actes, impardonnables. Mais comment faire quand il s’agit de ce que vous êtes ? Alors là attention, je vais dire quelque chose qui va vous donner envie de me jeter des pierres (où de me dénoncer à la justice) mais Jonathan n’est pas un monstre. A mon sens, après cette lecture, il n’est que malchanceux : il est en incompatibilité avec notre monde. Quelqu’un qui n’y trouvera jamais sa place, car notre société ne veut pas de telles personnes. Ou alors, sous les barreaux. Voire dans un HP. Car ces gens sont malades selon cette même société. Oui, comme elle en disait des homosexuels dans une époque pas si lointaine (C’est peut-être maintenant que la pierre que vous n’aviez pas encore osé me jeter va arriver). Ne me dites pas que je compare l’incomparable : je vous parle d’un homme qui est victime d’un désir qu’il ne peut contrôler. Bien sûr que c’est abominable, puisque jamais l’enfant ne sera consentant à de telles pratiques, mais au-delà de toute morale et de toute idée de crime qui soient : je plains Jonathan de ne pas entrer dans ce que la société a décidé comme étant la « normalité », de ne pas avoir ce droit d’être lui-même. Alors non, je ne cautionnerai ni ne pardonnerai Ô GRAND JAMAIS les actes de pédophilie. Je veux seulement faire comprendre que ce livre m’a obligée à une réflexion que je ne regrette pas d’avoir eu. Et que j’ai juste eu un million de sentiments contradictoires tout au long de cette lecture et que ça se ressent pas mal dans le fouillis qu’est cette chronique (écrite avec mes tripes. La rime c’était cadeau)

Pour revenir au roman lui-même, il se lit facilement, aucune intrigue qui ne tienne en haleine, mais on est poussé par une envie de savoir si Jonathan réussira à devenir cet « homme meilleur » à l’aide de son manuel d’exercice, devenu sa bible à lui. La fin de cette histoire m’a laissée un goût amer et oui, il faut le dire, d’injustice, pourtant j’avais su en deviner une partie.

 

« Ce qui est mauvais, ce n’est pas la personne qui a commis les actes, mais ce sont les actes qui transgressent les limites. »

 

Ce que j’ai aimé relever : Le talent de l’auteure. Il nous faut bien en toucher deux mots. Je ne pense pas que toute personne s’étant rendu coupable de pédophilie puisse avoir le même fonctionnement que celui présenté au travers de Jonathan, pour autant, je trouve que Inge Schilperoord a effectué un travail remarquable. J’aimerai bien vous y voir vous, pour décrire une gamine de 7 ans de manière sensuelle à la romance Young Adult (oui, carrément malsain et à gerber, mais en même temps si… poétique à travers les yeux de Jonathan). Dans la bonne volonté de cet homme comme dans sa dégradation fulgurante : après l’intransigeance à son prropre égard, il finit par s’autoriser une petite exception par-ci par-là. Mais c’est comme le premier verre de celui qui cherche à sortir de son alcoolisme. Le verre de trop. Ou encore comme moi, quand je décide de faire un régime et qui, au bout de trois jours, me laisse tenter par le dessert au chocolat puisque « juste une fois, c’est pas très grave ».

Petite anecdote familiale : j’adore parler à mon père de romans qui me passionnent. Quand j’ai abordé La Tanche, étrangement, il n’a pas répliqué. Comme j’insistais, il m’a simplement répondu : « Je suis papa de deux filles Chloé. Ne me demande pas de chercher à comprendre ce qui se passe dans la tête d’un tel homme. » Devant mon air un peu déçu, il s’est empressé d’ajouter que c’est tout de même bien que moi je m’y intéresse et que ça puisse me toucher. Il me connait : j’ai une conception de l’humanité plutôt différente de la sienne, je sais très bien qu’il la trouve naïve même s’il ne me le dit pas, et pourtant, pour rien au monde il chercherait à changer cela.

Ca parle beaucoup de poissons (faut voir rien que le titre et la couverture en même temps). Et je peux vous assurer que j’étais bien fière de connaître quelques uns des noms de poiscailles ici et là ! Je ne suis pas pêcheuse, juste ancienne joueuse d’Animal Crossing sur Nintendo DS (Et voilà, le passage le plus gai de cette chronique se résume à 3 pauvres lignes).

Quelques citations :

◊ En prison, les autres hommes avaient épinglé sur les murs de leur cellule des photos et des posters. Pas lui. Enfant déjà, il appréciait le vide et la possibilité de tout englober du regard.
◊ Il fallait justement maintenant qu’il montre qui il était. Qu’il n’était pas seulement un ancien détenu, un numéro de rôle d’un tribunal, un pourcentage dans les statistiques du psychologue.
◊ En se souvenant d’elle, il sentait une pression à l’arrière de ses yeux et avait le sentiment que le liquide qui jaillissait entre les fentes gonflées de ses paupières prenait sa source dans un lieu en lui longtemps recouvert. 
◊ Il ressentit le besoin de se mettre sur la pointe des pieds, ce qui lui permettrait de s’éloigner d’elle tout en restant où il était. 
◊ Que savait le manuel de ce qu’il traversait, de tous les effort qu’il mobilisait ? Que savait-il de lui, en tant que personne ?
◊ Sans pouvoir se l’expliquer, il avait l’impression que tout ce qui était autour de lui, et en lui, était extrêmement gentil et innocent, comme si, le temps d’un instant, le monde était bienveillant à son égard.
◊ Soudain il eut envie de pleurer. Comment pourrait-il jamais expliquer à qui que ce soit à quel point elle était belle ? Comment il se sentait ?
◊ Le ventre du poisson mort était tourné vers le haut, en direction du ciel, comme s’il y avait encore quelque chose à attendre de ce côté-là

 

 


•Ma note : 20/20•

6 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Ton article est intéressant mais je vais passer mon tour! Je ne saurai jamais ressentir d’empathie pour un pédophile, même si la plume de l’auteur semble effectivement efficace et que le côté psychologique paraît bien construit. Mais je trouve ça super qu’il y ait des gens pour écrire et lire ce genre d’ouvrage qui donné à réfléchir, ce n’est juste pas fait pour ma sensibilité.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour mon article (et de l’avoir lu tout court, je me rendais pas compte de sa longueur en le tapant…) Je comprends tout à fait ta vision, qui rejoint celle de pas mal de personnes de mon entourage. Comme tu dis, il faut des deux pour faire un monde 🙂

      Aimé par 1 personne

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