Jaroslav Melnik – Espace lointain

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J’avais aperçu un post Instagram sur ce roman, il y a plusieurs mois, le présentant comme une dystopie dans la lignée de Huxley et Orwell. Alléchant non ? Et en effet, il y a un peu de ça. Et bien d’autres choses encore. Autant vous dire que lorsque j’ai vu que le challenge du #varionsleseditions mettait à l’honneur les éditions Agullo, j’ai pas hésité une seconde !

 

La quatrième de couverture

À Mégapolis, tous naissent aveugles. Les habitants dépendent de capteurs électroacoustiques, et le verbe « voir » ne fait plus partie du vocabulaire. Jusqu’au jour où Gabr recouvre la vue. Terrifié par ce qu’il prend pour des hallucinations, il se rend au ministère du Contrôle, où on lui diagnostique une psychose de l’ « espace lointain ». Et si ce qu’il percevait était en fait la réalité ? Sa rencontre avec Oks, le chef d’un groupe révolutionnaire, va confirmer les intuitions de Gabr. Tiraillé entre la violence des terroristes et celle d’un système millénaire, trouvera-t-il sa propre voie pour accéder à l’« espace lointain » et à la liberté ?

 

 

« Pour éviter de perdre le sens de l’orientation, Gabr ferma solidement les paupières et avança, se laissant guider par les capteurs acoustiques du dispensaire. » 

 

Mon avis

La thématique des aveugles/voyants attire mine de rien pas mal d’auteur. J’ai en tête quelques titres, sans jamais en avoir ouvert un seul. Espace lointain est donc mon premier, et j’étais d’autant plus curieuse que le paradigme adopté était inattendu : un monde d’aveugles, où un individu découvre la vue.

Premièrement, comment faire comprendre ce qu’est la vue ? Pour nous c’est inné, mais pour les habitants de la mégapole, ça tient plutôt de l’absurde voire de la maladie psychiatrique. La compréhension de la vue leur est autant difficile que l’appréhension pour moi, de ce qu’est l' »espace proche ». Cette notion développée par l’auteur m’est apparue plus complexe que la novlangue d’Orwell. Ce n’est pas le travail de l’auteur pour nous y aider qui fait défaut, je pense que ça dépend également beaucoup du lecteur : parfois je percevais sans problème en quoi consiste ce concept d’espace proche, parfois je n’y arrivais plus.

Je salue de même l’auteur quant au réalisme de son histoire. Pas pour la partie des aveugles etc. Bien au-delà de ça. Tout n’est pas blanc ou noir. Il n’y a pas juste un mauvais monde que l’on doit juste remplacer par un nouveau, meilleur. Il y a un monde qui persiste avec les mauvaises fondations sur lesquelles il a été établi, puis il y a cet hypothétique monde qu’on espère meilleur mais dont on ignore tout. Et le héros est lui aussi d’un réalisme parfait : il ne devient pas du jour au lendemain un homme plein de courage, il reste un homme tout court. Avec ses doutes, ses sentiments. Et la transition vers ce nouveau monde n’a rien d’un simple passage : il y a des sacrifices immenses, rien n’est jamais tout beau tout propre. Je me répète beaucoup dans ce que je dis, mais ce détail a suffisamment d’importance pour moi pour que je le signale. Le monde du roman n’est pas dichotomique, tout d’abord parce qu’il existe plus de systèmes et d’organisations de vie que l’on pourrait croire, mais surtout parce que chaque ordre sociétal comporte son lot de défaut, et d’ennemis internes.

Bref, ce côté très travaillé des émotions contradictoires du personnage principal m’a conquise. C’était une très bonne lecture que je vous recommande sincèrement. Par contre (il en faut bien un), il y a des passages de poésie. Ne me demandez pas leur utilité, j’ai cessé de les lire à partir du quatrième. D’ailleurs, JE serai intéressée de savoir si oui ou non, ces strophes présentaient un réel intérêt ? Même en lisant celle qui clôt l’épilogue, j’ai toujours pas saisi la portée.

 

 

La vérité était immonde ; l’ignorance rendait heureux. Alors, à quoi bon savoir la vérité ? 

 

 

Ce que j’ai aimé relever

En certains points, ma lecture s’est montrée tout à fait dans l’air du temps. Le roman est agrémenté de textes divers, notamment d’ouvrages censurés au sein de la mégapole. Au sein des réflexions qui y sont tenues, un passage a retenu mon attention plus que d’autres. En précisant que les aveugles, heureux dans leur routine, refuseront de savoir la vérité. Qu’importe qui les gouvernent, et au prix de quelles libertés : « je suis prêt à exécuter n’importe quel ordre, pourvu que l’on ne s’attaque pas à ma petite vie à moi« . Ah ça fout les pétoches hein ? C’est jamais que ce que l’Histoire voit se répéter encore et toujours, même chez nous.

Autre passage, où cette fois, c’est un membre de l’Union gouvernementale qui s’exprime à propos de la démocratie. Pour la faire courte, on est dans un système de suffrage indirect. La justification est toute simple, et ma foi, n’est pas plus absurde qu’une autre : le poste le plus haut exige d’importantes capacités et qualités, il pourrait être dangereux de laisser ce choix à une population qui n’en sait pas suffisamment sur de telles compétences techniques. En gros : quels sont les dangers de la démocratie, faut-il craindre une technocratie ? Vous avez cinq heures (je plaisante à moitié, le sujet de ma dissert au concours était : La démocratie. Et j’avais vraiment cinq heures).

Je continue à faire des ponts entre ma lecture, et ce que j’ai comme maigres connaissances de culture générale. Le petit Gabr (oui, c’est le héros, j’aurais peut-être pu le préciser plus tôt) se retrouve à un moment donné nu, au milieu de la mégapole et de ses habitants qui sont tous aveugles. Donc par définition, personne ne peut le voir. Et bien même en sachant cela, Gabr découvre un nouveau sentiment qui lui était jusqu’alors inconnu : la pudeur. Il est très mal à l’aise tout à coup comme… Adam et Eve après avoir manger le fruit de l’Arbre du savoir. Voilà. La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale.

 

 


•Mon plaisir de lecture : 8,5/10•

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