Pascal Manoukian – Le Paradoxe d’Anderson

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En voilà un bouquin que j’avais repéré à sa sortie grand format il y a un moment, et qui n’avait jamais quitté mon esprit. J’attendais de le croiser en médiathèque, mais la rencontre ne s’est jamais faite. Il a eu le temps de sortir en poche entre-temps, et même de figurer comme livre d’occasion chez Gibert. 2,50€ si bien investis.

La quatrième de couverture

Ouvriers dans l’Oise, Aline et Christophe ont troqué leurs rêves d’horizons sans fin pour une vie plus terre à terre. Ils ont toujours avancé, travaillé, aimé. Quand Aline est licenciée et que l’usine de Christophe est paralysée par la grève, ils décident de cacher la vérité à leurs enfants. Protéger Mathis du monde et faire réviser Léa qui passe son bac. Préserver leur famille de la tempête.

« Aline maudit l’alignement désordonné des Caddie serpentant jusqu’aux caisses. On dirait une colonne de chenilles processionnaires dévorant les rayons. »

Mon avis

J’avais déjà un sacré flair il y a deux ans et demi. Oui, je débute mon avis en m’envoyant des fleurs, ça ne fait jamais de mal. Sauf qu’en l’occurrence, on s’en fout de mon flair, ce roman m’a happée. Il fait à peine 240 pages, il s’étend d’Août à Mai, et c’est amplement suffisant pour entrer dans la vie de cette famille et de sa pas si lente descente aux enfers. Vous verriez l’état de mon bouquin, une page sur deux est cornée et des petits mots au crayon jetés de si et de là. Même des petits coeurs des fois. Parce que ce couple m’a fait passer par toutes les émotions.

Aline et Christophe. Dès le départ ils ont su qu’ils étaient destinés l’un à l’autre avec des prénoms pareils . On les suit aujourd’hui, dans les années actuelles, ils ont la quarantaine, une fille aînée, Léa qui passe le bac et qui est d’une curiosité, générosité et intelligence remarquables, tout en gardant son côté nombriliste qu’on se doit de laisser aux adolescents. Et le petit Mathis, 6 ans.  Sans oublier Staline ! Le grand-père, enfin plutôt son souvenir, car il n’est plus vivant mais toujours bien présent. Cette famille est belle, n’a aucune prétention et a réussi à me faire rêver. Jusqu’à ce qu’arrive le mensonge, puisqu’Aline et Christophe font le choix de cacher à leurs enfants leurs difficultés économiques arrivées coup sur coup. On n’est pas là sur un mensonge qui va rendre l’histoire fascinante, au contraire, moi ce mensonge, il m’a rongée. Je ne peux pas dire que je comprends leur choix, car je n’ai pas d’enfants, et à ce même titre, je me garderai bien d’y porter un quelconque jugement. Pour autant j’ai réussi à l’imaginer, car l’auteur nous y invite fortement. Mettons-nous à la place de ces gens qu’on ne voit pas. Et alors j’ai tout ressenti : la volonté de protéger ce qu’on a de plus cher, la culpabilité d’avoir à leur mentir, et enfin la peur viscérale de voir quand tout va finir par se casser la gueule.

Au-delà de cette histoire en elle-même, je me rends compte que ce livre m’a marquée pour une raison qui m’est tout à fait propre. Ca fait longtemps maintenant que je lis en choisissant soigneusement mes lectures. Avant, je fonctionnais énormément à « ce qui me tombe sous la main », et ça a aussi ses vertus. Sauf que quand je choisis un thème particulier, je choisis une émotion de lecture : ici, il est clair que je voulais être remuée par ma lecture. Révoltée, ce sentiment que j’aime à rappeler être mon favoris en lisant. Cependant, en enchaînant des lectures que je voulais révoltantes, j’ai commencé à être de moins en moins révoltée. Comme si je m’étais forgée une carapace d’insensibilité à ce sentiment précis. Je vais pas vous mentir : ça m’a fichu les jetons. Et puis j’ai lu Le Paradoxe d’Anderson et j’ai ressenti à nouveau ces choses-là. Peut-être pas avec la même intensité, c’est vrai. Mais j’ai l’impression que c’est parce que j’ai ressenti plus que de la seule révolte : j’ai ressenti le désarroi. J’ai prêté une plus grande attention à l’amour aussi, celui qui rend tour à tour béat, aveugle, et enfin héroïque. Tristement héroïque.

J’ai un mal fou à vous transmettre à mon tour ce que ce livre m’a transmis en premier, vous en conviendrez. Je cherche seulement à garder une trace écrite : ce roman m’a marquée. C’est tout. C’est tout, et c’est à la fois tellement.

Après cette introspection que je viens de vous imposer, je vais tout de même essayer de revenir sur le roman en lui-même. Pascal Manoukian est un nom que j’avais déjà vu passer, mais je ne me suis attardée qu’une fois que j’ai rencontré un thème qui me plaisait. Car oui, truc de fou, je lis très peu de bouquin en fonction de l’auteur. C’est un autre débat, on ne va pas de nouveau digresser. Pascal Manoukian donc. J’ai totalement adhéré à l’écriture, on s’en serait douté au regard des paragraphes précédents hein. Je vais pas vous dire ce qui m’a plu exactement, c’était l’écriture en elle-même. J’ai environs 60 pages de cornées pour des citations, ça veut bien dire ce que ça veut dire. Une belle formulation, mais surtout des idées véhiculées avec, et ça, c’est un gros plus.

Si vous vous interrogiez quant au titre du roman, Le Paradoxe d’Anderson… Il est douloureusement bien trouvé, et il vous suivra du début à la fin de votre lecture.

Un petit nota bene pour la fin : la parution du roman août 2018. A l’automne suivant, est né le mouvement des Gilets jaunes pour lequel le rapprochement à faire me parait indéniable. Manoukian a fait parlé Aline et Christophe en amont de ce qu’on a pu connaître. Je ne suis pas là pour une quelconque réflexion sur le sujet, pour tout vous avouer, j’ai déjà donné lors de ma dissertation de Culture générale pour l’ENM, « La démocratie. » qui m’a certes valu un joyeux 14 mais en attendant, le concours je ne l’ai pas eu.

Ce que j’ai aimé relever

On suit les révisions de Léa pour son bac ES. La gamine présomptueuse que je suis s’est sentie puissante à chaque sessions de révisions pour lesquelles j’avais les réponses. Sauf que mon mérite est assez limité dans la mesure où j’ai appris les trois-quarts de ces théories lors de ma prépa, à bac+5. Et je suis d’autant plus vite redescendue quand ça m’a fait réaliser qu’en filière S, la mienne donc, on apprend quand même vraiment rien sur la vie. La vie de « il était une fois la vie », si, mais le monde vers lequel on se dirige avec notre diplôme en poche, vraiment pas.

Aline se fait une douce réflexion dans la voiture quand Mathis chante à tue-tête et heureux sur la radio : « On devrait donner le prix Nobel de la paix à Pharrell Williams ou à Kendji Girac. » Ca m’a fait déculpabilisé DIRECT sur ma soudaine et actuelle obsession sur les One Direction, 10 ans après leurs créations.

Quelques citations

◊ « Tu sais ce qu’en disait Victor Hugo ? » Elle aimait entendre sa fille citer des auteurs. « Que le progrès est une roue à double engrenage : elle fait avancer les choses en écrasant des gens. _ Eh bien c’est mieux dit, mais c’est quand même dégueulasse. »

◊ Aline vient de comprendre la mondialisation : c’est lorsque son travail disparaît dans un pays dont on ne connaît rien. Il n’y a pas mieux aujourd’hui pour enseigner la géographie aux enfants que de leur apprendre où sont passés les usines de leur parents. 

◊ Finalement leur grand huit s’est transformé en petit train-train, leurs rêves comme leurs corps ont rétréci, mais ils sont restés amoureux, corrigeant leur vision du bonheur chaque fois qu’elle baissait pour ne jamais se perdre de vue. Sans Aline, il ne verrait sans doute que d’un oeil. 

◊ Les chefs d’équipe enfilent leur blouse et servent des expressos mousseux. A l’atelier, les ouvriers font la queue devant des distributeurs automatiques ; c’est payant et ça sent moins bon. « La lutte des tasses ! » plaisantent les syndicats. 

◊ Un perpétuel fouteur de bordel, sympathique mais emmerdeur, même enfant de choeur il s’est débrouillé pour faire grève un dimanche, prétextant être en sous-effectifs lors de la grand-messe de Pâques, réclamant assis en aube sur les marches de l’église l’embauche immédiate d’un autre servant d’autel, de préférence une fille pour la parité. 

◊ Il est amoureux de son usine. La fermer, ce serait lui arracher le coeur, et aujourd’hui, à son âge, dans l’Oise, il le sait, aucune greffe n’est possible, il n’y a plus de donneurs d’ordre, les seuls à faire repartir le coeur des chômeurs sont les restos du même nom, et toujours quand il passe devant, il prie pour ne jamais devoir s’y arrêter. 

◊ L’effet de souffle les a laissés nus, couverts de bleus, au milieu de la foule des autres où hier encore ils s’agitaient, sortant des parkings le coffre plein d’inutile. 

◊ _ Putain ! Vous êtes tous fous. _ Désespérés, corrige Kilian. C’est pire. 

◊ Quel avenir pour toutes ces usines mortes ? Des cars scolaires y emmèneront peut-être les enfants pour observer des ouvriers faisant semblant de travailler en tournant en rond autour de machines débranchées comme les singes des zoos font semblant de vivre libres. 

◊ Sur la grille, un gars a affiché un immense panneau. Dans un triangle au fond blanc et aux bords peints en rouge est dessinée la silhouette d’un homme tombant cul par-dessus tête dans le vide. Grève : attention, chute de pères, est-il écrit en dessous.  


•Plaisir de lecture : 10/10•

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